Un écrivain nigérien appelle les États africains à redonner du prestige aux livres et à la connaissance


De passage à Ouagadougou pour une tournée de dédicaces, l’écrivain nigérien Alabibou Hamidou livre une réflexion sans détour sur la lecture, l’écriture et la place du savoir en Afrique. Entre passion des livres, crise de la lecture, culture de la consommation et perte de l’amour de la connaissance, l’auteur appelle les États africains à ramener les jeunes vers les livres.

Un plaidoyer fort qui interroge l’avenir intellectuel du continent

À l’heure où les écrans captent l’attention d’une grande partie de la jeunesse africaine, la lecture peine encore à s’imposer comme une habitude durable dans plusieurs pays du continent. Pourtant, pour certains écrivains africains, le livre reste une arme essentielle pour comprendre le monde, développer son intelligence et créer des opportunités.

En tournée au Burkina Faso dans le cadre de ses activités littéraires, l’écrivain nigérien Alabibou Hamidou a accordé un entretien à La plume d’or le 15 avril 2026, dans lequel il partage sa vision de la lecture, de l’écriture et du rapport des Africains au savoir. Avec un ton direct, parfois provocateur, mais profondément engagé, l’auteur défend une idée centrale selon laquelle la lecture libère.

On ne peut pas aimer ce dont on ignore l’importance

Pour l’écrivain, le faible engouement de nombreux jeunes pour les livres s’explique avant tout par un manque de sensibilisation sur l’importance réelle de la lecture. «On ne peut pas s’intéresser à une chose dont on ne connaît pas l’importance»

Selon lui, les jeunes s’orientent naturellement vers ce qui leur paraît utile ou valorisant. Si certains passent des heures sur les réseaux sociaux, les loisirs ou les paris sportifs, c’est aussi parce qu’ils voient les récompenses et les avantages associés à ces univers.

À l’inverse, la lecture souffre souvent d’un manque de valorisation sociale. Pourtant, insiste-t-il,  « lire les livres, c’est un multiplicateur de chances, un multiplicateur d’intelligence et un multiplicateur de possibilités »

Pour changer les choses, l’auteur estime que les parents, enseignants, éducateurs et figures d’influence ont un rôle décisif à jouer. Il appelle à faire de la lecture “une habitude”, “un rituel” et même “une arme” dans un monde de plus en plus compétitif.

Lire avant d’écrire

Au cours de l’entretien, l’idée d’encourager davantage les jeunes à écrire a également été abordée. Mais pour l’écrivain, la priorité reste d’abord de former des lecteurs. « Tout le monde peut écrire, mais tout le monde ne peut pas être écrivain »

Il compare l’écriture à la musique : tout le monde peut essayer, mais faire carrière demande du talent, de la discipline et beaucoup d’exigence. Toutefois, il reconnaît que l’écriture peut aider chacun à structurer sa pensée, partager ses idées et parfois inspirer des solutions.

Mais avant tout, dit-il, il faut “amener les jeunes à être amoureux des livres”.

L’auteur insiste également sur la manière de lire. Pour lui, la lecture ne doit pas être désordonnée. Il recommande de choisir soigneusement ses ouvrages, de prendre des notes, de faire des résumés et de structurer ses apprentissages.

Quand l’écriture ouvre les frontières

Avec 17 livres publiés et plusieurs années d’expérience, Alabibou Hamidou affirme que l’écriture a profondément transformé sa vie. « Grâce à l’écriture, je suis allé sur quatre continents »

L’auteur raconte avoir voyagé, rencontré des personnalités importantes et construit une carrière grâce aux livres. Mais derrière son parcours personnel, il veut surtout transmettre une philosophie du travail et de l’excellence. « Ce n’est pas à votre travail de vous enrichir, c’est à vous d’enrichir votre travail »

Pour lui, tous les métiers peuvent conduire à la réussite lorsque ceux qui les exercent y mettent de la valeur, de l’originalité et de la constance.

Récompenser les lecteurs pour créer une culture du livre

L’un des passages les plus marquants de l’entretien concerne les propositions adressées aux autorités africaines pour promouvoir la lecture.

L’écrivain estime qu’il faut “valoriser les gens qui lisent” de la même manière que la société valorise d’autres activités populaires.

S’inspirant de son passage à IAM Ouaga, où les meilleurs étudiants étaient récompensés, il propose la mise en place de systèmes nationaux de récompense des lecteurs. Billets d’avion, voyages d’études, rencontres avec les autorités, opportunités professionnelles : selon lui, les États peuvent créer un environnement où lire devient prestigieux. « Si on montre qu’avec les livres on peut voyager, rencontrer le président ou décrocher des postes, les jeunes finiront par tomber amoureux des livres »

Pour l’auteur, le véritable défi des systèmes éducatifs africains n’est pas seulement de faire réussir les examens, mais de donner aux élèves “l’amour du savoir”.

Entre art et commerce : le malaise du livre en Afrique

Au-delà de la lecture, l’écrivain aborde aussi les difficultés du secteur littéraire africain. Il déplore une logique trop commerciale dans laquelle certains auteurs produisent des ouvrages rapidement, sans véritable recherche de qualité. «On a beaucoup de commerçants de livres alors que l’écriture n’est pas du commerce, c’est de l’art»

Selon lui, un livre doit être conçu comme une œuvre de valeur, capable d’apporter quelque chose de nouveau au lecteur. Il critique également la banalisation des prix très bas qui, selon lui, dévalorisent le travail littéraire.

Même si ses positions peuvent susciter le débat, notamment lorsqu’il affirme qu’“un livre devrait coûter au moins 10 000 francs CFA”, son raisonnement repose sur une idée simple : donner davantage de valeur au livre et au travail intellectuel.

Il insiste aussi sur les qualités nécessaires à un écrivain : l’originalité, la constance et l’amour profond de son art.

Lui-même raconte avoir attendu huit ans avant de publier son premier ouvrage, malgré les difficultés et les découragements.

“L’Afrique doit revenir au couloir de la connaissance”

Mais c’est surtout son analyse sur le rapport de l’Afrique au savoir qui retient l’attention.

Pour Alabibou Hamidou, le continent souffre d’un éloignement progressif de la connaissance et de la production intellectuelle.

« Nous sommes tombés amoureux des effets du savoir au lieu d’aimer le savoir lui-même »

Selon lui, de nombreux Africains veulent les résultats l’argent, les produits, le confort sans forcément chercher à maîtriser les connaissances qui permettent de les produire.

L’auteur estime ainsi que l’Afrique est devenue “consommatrice” plutôt que “productrice”. Il appelle les populations à revenir “au couloir de la connaissance”, à investir dans l’apprentissage et à développer une culture de la maîtrise scientifique, technique et intellectuelle.

Pour illustrer son propos, il prend l’exemple de la cuisine : celui qui apprend à cuisiner peut produire lui-même ce qu’il consommait auparavant au restaurant.

Un parallèle qu’il applique à l’économie, à la technologie et au développement du continent.

Une réflexion qui dépasse les livres

Au-delà de la littérature, cet entretien ouvre finalement un débat plus large sur l’éducation, la jeunesse et l’avenir du continent africain.

Dans un contexte où plusieurs pays africains cherchent à renforcer leur souveraineté économique, culturelle et intellectuelle, la question de la lecture et de l’accès au savoir revient avec insistance.

Car derrière les livres, c’est aussi la capacité des sociétés africaines à produire leurs propres idées, leurs propres solutions et leurs propres modèles de développement qui est posée.

Et au fond, la question soulevée par l’écrivain reste entière : une Afrique qui lit davantage peut-elle devenir une Afrique qui produit davantage ?

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1 réflexion sur “Un écrivain nigérien appelle les États africains à redonner du prestige aux livres et à la connaissance”

  1. Merci beaucoup pour cette publication. C’est clair que ceux qui ne lisent pas ne voient pas trop l’intérêt. Surtout beaucoup ne voient pas l’intérêt financier. Beaucoup n’arrivent pas le lien entre la connaissance dont les livres proposent et la réussite financière. À force de les sensibiliser, ils liront. Aux écrivains de traiter les thématiques selon les réalités de leurs environnements. Il faut que les auteurs travaillent à être des stars afin d’influencer leur public cible !

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